Gouvernance et relations internationales : crédibilité, alliances et pouvoir d’influence


Introduction

La manière dont un État se gouverne à l’interne influence directement sa façon d’agir à l’externe. Les régimes autoritaires ont tendance à exporter leurs pratiques — opacité, centralisation, rapport conflictuel au droit — dans leurs relations diplomatiques. À l’inverse, les démocraties solides favorisent généralement un ordre international fondé sur des règles, la coopération et la responsabilité.

Ce dixième, et dernier article, explore les effets de la gouvernance démocratique ou autoritaire sur la politique étrangère des États-Unis et du Canada. Il interroge leur crédibilité diplomatique, leur rôle dans les institutions multilatérales, et la manière dont leur gouvernance interne façonne leur pouvoir d’influence dans un monde en mutation.

Managing the Canada-US Relationship From the Honeymoon to the Long-term |  Wilson Center

États-Unis : entre leadership mondial et repli stratégique

Longtemps considérés comme les architectes et les garants de l’ordre libéral mondial fondé sur le multilatéralisme (ONU, OTAN, OMC, accords de Paris), les États-Unis se distinguent par une attitude ambivalente : ils soutiennent activement ces institutions… mais peuvent aussi s’en retirer ou les contourner dès lors que leurs intérêts nationaux immédiats sont en jeu. Cette ambivalence nuit à la prévisibilité et à la cohérence de leur leadership mondial.

Forces :

    1. Un réseau d’alliances sans égal

Les États-Unis sont au cœur des alliances militaires et diplomatiques les plus influentes : ONU, OTAN (défense collective transatlantique), G7 (puissances économiques avancées), AUKUS (pacte indo-pacifique avec le Royaume-Uni et l’Australie), de nombreux traités bilatéraux (ex. avec Israël, Corée du Sud, Japon). Ce réseau permet une projection globale de leur influence.

    1. Une puissance militaire et économique dominante

Le budget militaire américain est supérieur à celui des 10 pays suivants réunis.
Leur économie, malgré la montée de la Chine, reste un centre financier, technologique et universitaire mondial.

    1. Un leadership diplomatique réactif

Même lorsque leur engagement multilatéral est critiqué, les États-Unis disposent de ressources diplomatiques, financières et logistiques leur permettant de réagir vite et efficacement aux grandes crises mondiales — souvent en position de leadership ou de coordination.

En cas de crise mondiale (sanitaire, climatique, militaire), les États-Unis sont toujours en mesure d’organiser des coalitions, de fournir de l’aide ou de fixer l’agenda.

Failles :

    1. Inconstance stratégique

Les écarts majeurs entre administrations successives (Obama → Trump → Biden→Trump) donnent l’impression d’une politique étrangère erratique. Cela affaiblit la confiance des alliés et partenaires dans la parole américaine.

    1. Déclin de la crédibilité démocratique

L’attaque du Capitole (6 janvier 2021), la remise en cause des résultats électoraux de 2020, les lois restrictives sur le vote, et les tensions raciales ont fragilisé leur légitimité morale comme modèle démocratique.

    1. Diplomatie instrumentalisée

Sous Trump, la politique étrangère est devenue un outil de rapport de force, y compris contre les alliés traditionnels (ex. retrait de l’UNESCO, menaces sur l’OTAN, guerre commerciale contre l’UE). Cela a contribué à l’affaiblissement des normes internationales (libre-échange, coopération climatique, droit international).

Les effets d’une gouvernance intérieure instable se répercutent dans la diplomatie : perte de fiabilité, affaiblissement des normes internationales, et retrait partiel du leadership mondial.

        • Perte de fiabilité auprès des alliés historiques (Canada, Europe, OTAN).
        • Montée d’alternatives (Chine, Russie, BRICS) cherchant à combler le vide laissé par l’hésitation américaine.
        • Retrait relatif du leadership mondial, même si les États-Unis demeurent incontournables.

Canada : diplomatie de la modération et cohérence démocratique

Bien qu’il soit de puissance moyenne, le Canada jouit d’une image généralement positive sur la scène internationale. Il se positionne comme médiateur, bâtisseur de consensus et promoteur du multilatéralisme, en accord avec ses pratiques de gouvernance interne.

Forces du Canada à l’international

    1. Cohérence politique

Le Canada bénéficie d’un système parlementaire stable, d’une alternance régulière du pouvoir sans crise majeure, et d’institutions publiques solides (Parlement, tribunaux, gouvernements provinciaux). Cette stabilité favorise :

        • la prévisibilité diplomatique dans ses positions à l’étranger ;
        • la confiance des partenaires internationaux et investisseurs ;
        • la continuité de ses engagements, malgré les changements de gouvernement.

Exemple : Même avec des différences entre gouvernements conservateurs et libéraux, le Canada est resté engagé envers l’OTAN, le libre-échange et la diplomatie multilatérale.

    1. Leadership moral

Le Canada est souvent perçu comme une voix modérée et engagée pour :

        • la défense des droits de la personne (y compris LGBTQ+, autochtones, réfugiés) ;
        • L’égalité des genres (par exemple, la diplomatie féministe, le développement ciblé) ;
        • la gouvernance démocratique (soutien aux élections libres, à la société civile) ;
        • la lutte contre les changements climatiques (signature de l’Accord de Paris, taxe carbone).

Ce leadership moral est parfois contesté par des incohérences internes, mais il demeure un élément central du positionnement international du Canada.

    1. Engagement multilatéral

Le Canada est l’un des rares pays à être :

        • membre fondateur de l’ONU, actif dans les opérations de paix et les forums de gouvernance mondiale ;
        • partenaire fiable de l’OTAN (sécurité), de l’OMC (commerce), de la Francophonie et du Commonwealth (identité culturelle et diplomatique) ;
        • membre influent du G7, où il défend les intérêts démocratiques et de développement durable ;
        • partie prenante de l’ALENA, devenu ACEUM, renforçant son intégration économique avec les États-Unis et le Mexique.

Ce multilatéralisme permet au Canada :

        • d’amplifier sa voix en travaillant en coalition ;
        • de contribuer à l’élaboration des normes internationales ;
        • et de compenser son poids militaire modeste par une diplomatie active.

Faiblesses :

    1. Capacité d’influence limitée

Le Canada n’est ni une puissance militaire majeure ni une superpuissance économique. Ses forces armées sont bien formées, mais leur taille est modeste, et ses capacités d’intervention à l’étranger sont limitées par rapport à celles des États-Unis, de la Chine ou de la France.

Sur le plan économique, bien que le Canada soit un membre du G7, son influence reste modérée sur les grandes décisions globales.

    1. Contradictions internes

Le Canada promeut une image d’État de droit, de paix et de respect des droits de la personne sur la scène internationale. Mais cette image peut être fragilisée par des tensions ou incohérences internes :

        • Relations avec les peuples autochtones :
          Le Canada reconnaît les droits des Premières Nations, mais plusieurs communautés vivent encore dans des conditions précaires (accès à l’eau potable, logement, santé). Les conflits territoriaux, comme ceux autour de projets d’oléoducs, mettent en lumière des contradictions entre réconciliation et développement économique.
        • Exploitation des ressources naturelles :
          L’exploitation des sables bitumineux et les projets d’infrastructures énergétiques suscitent des critiques environnementales, y compris à l’international. Cela peut nuire à la crédibilité climatique du pays.
        • Ventes d’armes :
          Le Canada vend du matériel militaire à des pays aux pratiques douteuses en matière de droits de la personne (ex. Arabie saoudite), ce qui entre en contradiction avec ses engagements internationaux en faveur de la paix et des droits de la personne.

Ces contradictions réduisent la force morale du Canada lorsqu’il tente de défendre certains principes sur la scène internationale.

    1. Dépendance stratégique aux États-Unis

Le Canada partage avec les États-Unis une frontière, une défense (via NORAD), et une économie profondément intégrée (75 % de ses exportations vont aux États-Unis).
Cette interdépendance limite sa marge de manœuvre autonome dans plusieurs domaines :

        • Commercial : Ottawa doit souvent s’adapter aux décisions américaines (tarifs, normes).
        • Sécuritaire : Le Canada s’aligne sur plusieurs opérations militaires ou politiques étrangères menées par Washington.
        • Diplomatique : Bien qu’il cherche parfois à se distinguer, il reste souvent dans l’orbite géostratégique des États-Unis.

La force du Canada réside dans sa capacité à parler d’une seule voix — une conséquence directe de sa gouvernance démocratique relativement apaisée — et dans son attachement à un ordre international fondé sur le droit.

Tableau comparatif

Dimension États-Unis Canada
Vision stratégique Leadership global, parfois unilatéral Multilatéralisme coopératif
Alliances principales L’OTAN, Le G7, L’AUKUS, Les traités bilatéraux L’OTAN, le G7, la Francophonie et le Commonwealth
Consistance diplomatique Variable selon l’administration Stable, modérée
Image internationale Ambivalente, parfois perçue comme dominatrice Positive, axée sur la paix et les droits
Crédibilité démocratique Fragilisée par des tensions internes Relativement forte
Poids économique et militaire Très élevé Moyen
Influence normative Forte, mais polarisée Morale, mais limitée

Quand la gouvernance intérieure façonne la diplomatie

Il existe une relation étroite entre la manière dont un pays se gouverne à l’intérieur et la manière dont il agit sur la scène internationale.
Autrement dit, la cohérence démocratique interne rejaillit sur la crédibilité diplomatique externe.

    • Un régime démocratique stable et prévisible, fondé sur des institutions solides et une culture de responsabilité, inspire la confiance de ses partenaires internationaux. Il favorise la coopération, le respect du droit international et le renforcement des normes collectives.
    • À l’inverse, un régime autoritaire ou instable tend à exporter ses dérives : imprévisibilité, instrumentalisation des relations bilatérales, désengagement des engagements multilatéraux, voire cynisme stratégique.

Les États-Unis illustrent bien cette tension : selon le président en place, ils peuvent incarner tour à tour un rempart contre l’autoritarisme ou un acteur impulsif, unilatéral, voire coercitif.

Le Canada, de son côté, mise sur une gouvernance interne stable, des institutions respectées et une politique étrangère généralement alignée sur ses valeurs démocratiques. C’est de cette cohérence entre principes internes et actions internationales qu’il tire une grande partie de sa légitimité diplomatique.


Conclusion de la série

Cette série de dix articles a voulu démontrer que la gouvernance démocratique dépasse le simple cadre national. Elle influence profondément la cohésion sociale, la performance économique, la résilience institutionnelle… mais aussi la position géopolitique d’un État.

Les États-Unis et le Canada, bien qu’unis par des alliances solides, incarnent deux façons distinctes de vivre la démocratie :

    • L’un s’appuie sur une séparation stricte des pouvoirs et un système de contrepoids puissants, mais est affaibli par la polarisation politique et une tendance à l’unilatéralisme diplomatique.
    • L’autre adopte un modèle plus centralisé mais stable, misant sur la coopération intergouvernementale, la responsabilité publique, et une culture du consensus démocratique.

Dans les deux cas, la démocratie n’est jamais acquise. Elle demeure un projet fragile, exigeant, et perfectible, qui nécessite d’être constamment défendu, adapté et renouvelé.

Au fond, la question dépasse la comparaison institutionnelle.
Elle nous ramène à l’essentiel :

    • Quelle société souhaitons-nous construire ?
    • Et quelles règles collectives sommes-nous prêts à respecter pour y parvenir ?
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Auteur : Gouvernance des entreprises | Jacques Grisé

Ce blogue fait l’inventaire des documents les plus pertinents et récents en gouvernance des entreprises. La sélection des billets, « posts », est le résultat d’une veille assidue des articles de revue, des blogues et sites web dans le domaine de la gouvernance, des publications scientifiques et professionnelles, des études et autres rapports portant sur la gouvernance des sociétés, au Canada et dans d’autres pays, notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Europe, et en Australie. Chaque jour, je fais un choix parmi l’ensemble des publications récentes et pertinentes et je commente brièvement la publication. L’objectif de ce blogue est d’être la référence en matière de documentation en gouvernance dans le monde francophone, en fournissant au lecteur une mine de renseignements récents (les billets quotidiens) ainsi qu’un outil de recherche simple et facile à utiliser pour répertorier les publications en fonction des catégories les plus pertinentes. Jacques Grisé est professeur titulaire retraité (associé) du département de management de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval. Il est détenteur d’un Ph.D. de la Ivy Business School (University of Western Ontario), d’une Licence spécialisée en administration des entreprises (Université de Louvain en Belgique) et d’un B.Sc.Comm. (HEC, Montréal). En 1993, il a effectué des études post-doctorales à l’University of South Carolina, Columbia, S.C. dans le cadre du Faculty Development in International Business Program. Il a été directeur des programmes de formation en gouvernance du Collège des administrateurs de sociétés (CAS) de 2006 à 2012. Il est maintenant collaborateur spécial au CAS. Il a été président de l’ordre des administrateurs agréés du Québec de 2015 à 2017. Jacques Grisé a été activement impliqué dans diverses organisations et a été membre de plusieurs comités et conseils d'administration reliés à ses fonctions : Professeur de management de l'Université Laval (depuis 1968), Directeur du département de management (13 ans), Directeur d'ensemble des programmes de premier cycle en administration (6 ans), Maire de la Municipalité de Ste-Pétronille, I.O. (1993-2009), Préfet adjoint de la MRC l’Île d’Orléans (1996-2009). Il est présentement impliqué dans les organismes suivants : membre de l'Ordre des administrateurs agréés du Québec (OAAQ), membre du Comité des Prix et Distinctions de l'Université Laval. Il préside les organisations suivantes : Société Musique de chambre à Ste-Pétronille Inc. (depuis 1989), Groupe Sommet Inc. (depuis 1986), Coopérative de solidarité de Services à domicile Orléans (depuis 2019) Jacques Grisé possède également une expérience de 3 ans en gestion internationale, ayant agi comme directeur de projet en Algérie et aux Philippines de 1977-1980 (dans le cadre d'un congé sans solde de l'Université Laval). Il est le Lauréat 2007 du Prix Mérite du Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ) et Fellow Adm.A. En 2012, il reçoit la distinction Hommage aux Bâtisseurs du CAS. En 2019, il reçoit la médaille de l’assemblée nationale. Spécialités : Le professeur Grisé est l'auteur d’une soixantaine d’articles à caractère scientifique ou professionnel. Ses intérêts de recherche touchent principalement la gouvernance des sociétés, les comportements dans les organisations, la gestion des ressources humaines, les stratégies de changement organisationnel, le processus de consultation, le design organisationnel, la gestion de programmes de formation, notamment ceux destinés à des hauts dirigeants et à des membres de conseil d'administration.

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