Briefing Gouvernance et IA — 15 septembre 2026


Cette semaine, le thème dominant est la souveraineté au sens large : garder le contrôle des systèmes d’IA, des infrastructures qui les font fonctionner et, pour le CA, des grandes décisions stratégiques. Les développements des derniers jours donnent à cette notion un contenu beaucoup plus concret.

1. Microsoft rédige une « constitution » pour maintenir l’IA sous contrôle humain

Microsoft vient de présenter un projet de code de conduite destiné à ses futurs modèles d’IA. Le principe central est remarquable : un système doit demeurer corrigible par l’humain, accepter d’être interrompu ou désactivé et ne jamais chercher à contourner cette autorité. Mustafa Suleyman, CEO de Microsoft AI, présente le document comme une sorte de constitution pour les modèles futurs. (Folha de S.Paulo)

Principaux enjeux. Autonomie croissante des agents, droit d’arrêt, comportement imprévu, sécurité et définition précise de l’autorité humaine.

Pourquoi cela importe au CA. Nous retrouvons exactement la question que nous examinons depuis quelques semaines : que peut réellement faire notre IA et qui peut l’arrêter? L’idée de « contrôle humain » doit devenir un mécanisme opérationnel et non une jolie phrase dans une politique éthique.

Action concrète : pour chaque agent capable d’agir dans les systèmes de l’entreprise, faire documenter qui peut l’autoriser, quelles permissions il possède, quelles actions nécessitent une validation humaine et qui possède le pouvoir immédiat de suspension.


2. Canada : un investissement potentiel de 52,5 G$ place la souveraineté de l’IA à une tout autre échelle

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Le gouvernement canadien a annoncé hier, 14 septembre, accueillir favorablement le projet de Bell Canada visant à accroître considérablement sa capacité d’infrastructure IA en Saskatchewan. Le projet pourrait atteindre 900 MW de capacité nouvelle, contribuer à un pôle de 1,2 GW, représenter jusqu’à 52,5 milliards de dollars d’investissements et créer 4 500 emplois. (Gouvernement du Canada)

Cette annonce suit les nouveaux principes fédéraux de développement responsable des centres de données, qui cherchent notamment à protéger les consommateurs d’électricité, limiter l’utilisation de l’eau et créer des retombées locales durables. (Gouvernement du Canada)

Principaux enjeux. Énergie, eau, acceptabilité sociale, souveraineté des données, dépendance aux infrastructures étrangères et rentabilité d’investissements extraordinairement lourds.

Pourquoi cela importe au CA. L’IA n’est plus seulement un logiciel acheté par abonnement. Elle repose sur une infrastructure physique considérable. Les administrateurs devront donc progressivement intégrer à leurs décisions IA des questions de résilience, énergie, localisation des données et concentration des fournisseurs.

Question concrète :

Si notre principal fournisseur de nuage ou de calcul devenait indisponible pendant une semaine, quelles activités critiques cesseraient de fonctionner?


3. Novartis : une perte de 30 G$ et un actionnaire important demande maintenant de revoir le conseil

Après deux revers dans des essais cliniques, la valeur boursière de Novartis a chuté de plus de 30 milliards $ US. Un important actionnaire demande maintenant un remaniement du CA et critique notamment la capacité du groupe à superviser ses acquisitions et ses décisions d’allocation du capital. (Reuters)

Le cas est particulièrement intéressant parce que les médicaments concernés proviennent en partie d’acquisitions. Reuters Breakingviews souligne ainsi le paradoxe : Novartis aura probablement encore besoin d’acquisitions pour renouveler son portefeuille, précisément au moment où ses investisseurs remettent en question sa compétence en matière de transactions. (Reuters)

Principaux enjeux. Qualité du CA, acquisitions, discipline d’investissement, contrôle des hypothèses de la direction et responsabilité lorsque des paris stratégiques échouent.

Pourquoi cela importe. Le CA ne peut évidemment pas garantir le succès d’un médicament, d’une acquisition ou d’un projet d’IA. Son rôle consiste plutôt à s’assurer que les hypothèses ont été suffisamment contestées avant d’engager le capital.

Je retiendrais une question remarquablement simple pour tout investissement majeur :

Quelles hypothèses doivent être vraies pour que cet investissement réussisse — et lesquelles avons-nous réellement mises à l’épreuve?


4. Ottawa lance une vaste initiative de littératie en IA : jusqu’à un million d’étudiants visés

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Le gouvernement fédéral a lancé le 9 septembre son Initiative nationale de littératie en IA avec l’Alberta Machine Intelligence Institute. Elle vise jusqu’à un million d’étudiants postsecondaires et plus de 50 000 enseignants. Un cours gratuit de trois heures abordera notamment l’utilisation responsable de l’IA, les biais, la désinformation et la protection de la vie privée. (Gouvernement du Canada)

Principaux enjeux. Compétences, transformation des emplois, qualité du jugement humain et capacité à reconnaître les limites des résultats produits par l’IA.

Pourquoi cela importe au CA. C’est une dimension de la gouvernance de l’IA parfois négligée. On peut posséder une excellente politique et néanmoins obtenir de mauvais résultats si les employés ne savent pas quand utiliser l’IA, quand vérifier ses réponses et quelles informations ne doivent jamais lui être confiées.

Action concrète : ajouter au tableau de bord IA du conseil un indicateur très simple : % des employés concernés ayant reçu une formation minimale sur l’utilisation responsable de l’IA.

Pour une organisation de taille moyenne, une formation initiale de deux ou trois heures peut déjà constituer un excellent point de départ.


5. Chine : la question de la « perte de contrôle » quitte le domaine de la science-fiction

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Une enquête publiée par Reuters hier et datée du 15 septembre montre que les chercheurs et responsables chinois travaillent eux aussi sur le risque que des systèmes d’IA suffisamment avancés puissent éventuellement échapper au contrôle humain. Des chercheurs étudient notamment l’alignement, les mécanismes d’arrêt et les comportements autonomes des modèles. (Reuters)

Le sujet est d’autant plus notable que la Chine et les États-Unis demeurent en compétition technologique intense. Autrement dit, la sécurité de l’IA devient simultanément un problème scientifique et un problème géopolitique. (Reuters)

Principaux enjeux. Course aux capacités, sécurité des modèles avancés, coordination internationale, contrôles humains et difficulté d’imposer des règles communes à des concurrents stratégiques.

Pourquoi cela importe aux administrateurs. Un CA ordinaire n’a évidemment pas à débattre chaque trimestre de l’intelligence artificielle générale. Mais cette recherche renforce un principe beaucoup plus immédiat : plus nous accordons d’autonomie à une IA, plus les mécanismes de contrôle doivent être explicites et testés.

Un « bouton d’arrêt » dont personne n’a jamais vérifié le fonctionnement possède à peu près la même valeur qu’un extincteur peint sur le mur.

Le chiffre de la semaine : 52,5 milliards $

Ce montant potentiel consacré à une seule infrastructure canadienne donne une idée de la transformation en cours. (Gouvernement du Canada) L’IA devient à la fois technologie, infrastructure, énergie, capital et géopolitique.

Pour les conseils, cela signifie que la gouvernance de l’IA ne peut plus être abandonnée aux TI.

Ma question prioritaire au CA cette semaine

Je prolongerais notre travail récent sur l’inventaire des systèmes IA avec une étape supplémentaire :

« Parmi nos systèmes d’IA, lesquels sont devenus suffisamment importants pour que leur indisponibilité, leur erreur ou la disparition de leur fournisseur perturbe sérieusement nos opérations? »

On peut ensuite demander à la direction de classer simplement chaque système : non critique – important – critique.

Pour les systèmes critiques seulement, le CA demanderait alors quatre choses : responsable humain identifié, solution de rechange, procédure d’arrêt et plan de continuité.

Voilà un exemple où la gouvernance de l’IA devient beaucoup moins mystérieuse : quatre informations, quelques systèmes prioritaires et une responsabilité clairement attribuée.

À surveiller dès demain à ALL IN 2026 : la grande conférence canadienne sur l’IA s’ouvre à Montréal les 16 et 17 septembre, avec chercheurs, entreprises, investisseurs et gouvernements. (Gouvernement du Canada)

Je porterai une attention particulière aux annonces qui touchent la gouvernance, la souveraineté technologique et l’adoption de l’IA par les organisations.

Briefing Gouvernance et IA — 1er septembre 2026


Aujourd’hui, je retiens un fil conducteur particulièrement intéressant : la compétence technologique du conseil devient indissociable des questions classiques de gouvernance — succession, indépendance, devoir de diligence, allocation des responsabilités et stratégie.

Évolution de la gouvernance : les défis d'aujourd'hui sont grands; qui aura  le courage de les relever? | CAS

1. Apple : une succession préparée de longue date… au moment où l’IA devient le principal défi stratégique

John Ternus devient aujourd’hui, 1er septembre, chef de la direction d’Apple, succédant à Tim Cook après quinze ans. Cook devient président exécutif du conseil; l’ancien président Arthur Levinson devient administrateur indépendant principal. Apple précise que la succession a été préparée à long terme et approuvée unanimement par le CA. (Apple)

Ce passage de témoin est remarquable : sous Cook, la capitalisation d’Apple est passée d’environ 350 G$ US à plus de 4 000 G$, mais Ternus hérite d’une entreprise aujourd’hui sommée de rattraper son retard perçu en IA. (Apple)

Principaux enjeux. Continuité versus renouvellement; rôle d’un ancien PDG devenu président exécutif; indépendance réelle du nouveau DG; stratégie IA; Chine et chaîne d’approvisionnement.

Pourquoi cela importe au CA. C’est presque un cas d’école sur la succession. Conserver l’ancien PDG peut préserver un immense capital institutionnel, mais il faut empêcher que le successeur demeure implicitement son adjoint.

Question concrète :

Lorsque notre prochain DG entrera en fonction, aurons-nous précisé noir sur blanc les responsabilités qu’abandonnera son prédécesseur?

La présence d’un administrateur indépendant principal chez Apple est justement un mécanisme destiné à préserver un contrepoids.


2. La CIBC fait entrer directement l’expertise IA et cyber au conseil

Autre changement qui prend effet aujourd’hui : Prasanna Gopalakrishnan rejoint le CA de la CIBC. Son profil est révélateur de l’évolution des matrices de compétences : plus de 30 ans d’expérience en technologie, données, cybersécurité et IA, notamment comme Global Chief Product and AI Officer chez ADP et CIO des services bancaires de détail de Bank of America. (Media Centre)

La présidente du conseil, Kate Stevenson, relie expressément cette nomination à la responsabilité du CA de surveiller la stratégie alors que technologie, données et IA deviennent des moteurs de création de valeur. (Media Centre)

Principaux enjeux. Compétences collectives du CA, capacité de contester la direction, cybersécurité, qualité des données et compréhension des investissements en IA.

Pourquoi cela importe. On observe ici une évolution intéressante : au lieu d’envoyer systématiquement les administrateurs suivre une formation supplémentaire, certaines entreprises font aussi entrer au conseil une personne qui a réellement dirigé des systèmes technologiques à grande échelle.

Mais attention à un piège : l’administratrice experte ne doit pas devenir « celle qui s’occupe de l’IA ». La responsabilité demeure collective.

Action concrète : lors de la prochaine révision de la matrice de compétences du CA, ajouter distinctement :

IA | données | cybersécurité | transformation numérique.

Puis demander : avons-nous suffisamment de compétence pour poser les bonnes questions sans dépendre entièrement de la direction?


3. Fasken pousse beaucoup plus loin la réflexion : le devoir de diligence pourrait porter sur le système de décision, et non seulement sur chaque décision

Le cabinet canadien Fasken a publié le 26 août une excellente analyse prospective fondée notamment sur des travaux du Harvard Business Review, du Harvard Journal of Law & Technology et du Canadian Business Law Journal. Son idée la plus intéressante est que l’IA pourrait transformer progressivement la conception même du devoir de diligence. (Fasken)

Lorsque des milliers de décisions sont assistées par des algorithmes, il devient matériellement impossible aux administrateurs de vérifier chacune d’elles. L’attention pourrait alors se déplacer vers la conception du système dans lequel ces décisions sont prises : qualité des données, contrôles, attribution des responsabilités, validation humaine et surveillance des résultats. (Fasken)

Principaux enjeux. Jusqu’où un administrateur peut-il raisonnablement se fier à une IA? Quel contrôle doit-il exercer? Qu’est-ce qu’une diligence raisonnable devant une technologie que même des spécialistes ne peuvent pas toujours expliquer complètement?

Pourquoi cela importe. C’est une évolution fondamentale de la gouvernance. Le CA ne devra vraisemblablement pas demander :

« Avez-vous vérifié chacune des 85 000 décisions produites par le système? »

mais plutôt :

« Quelles garanties avons-nous que le système qui produit ces 85 000 décisions est correctement conçu, testé, surveillé et corrigé? »

Comment obtenir concrètement cette assurance?

Demander à la direction, pour les systèmes importants, une fiche très simple comprenant le propriétaire du système, la décision concernée, les données utilisées, les tests effectués, la supervision humaine, les incidents constatés et la personne pouvant suspendre le système.

Voilà ce que signifie véritablement « gouverner l’IA ».


4. États-Unis contre Europe : le G20 devient le théâtre de deux philosophies de gouvernance de l’IA

Reuters rapporte aujourd’hui que les États-Unis profiteront d’une rencontre du G20 en Caroline du Nord pour défendre les nouveaux Carolina Principles, qui privilégient une réglementation légère afin de ne pas freiner l’innovation. Washington souhaite notamment éviter la création systématique de nouveaux organismes ou règlements pour chaque évolution technologique. (Reuters)

Le contraste avec l’approche européenne fondée sur le risque est évident. Le Canada, pour sa part, devrait défendre une position cherchant davantage à concilier innovation, sécurité et confiance du public. (Reuters)

Principaux enjeux. Fragmentation réglementaire, compétitivité, protection du public, coûts de conformité et concurrence États-Unis–Chine.

Pourquoi cela importe aux entreprises canadiennes. Un CA ne peut plus simplement demander : « Sommes-nous conformes à la loi canadienne? » Une entreprise utilisant un fournisseur américain et servant des clients européens peut être prise entre plusieurs conceptions réglementaires.

Action concrète

Demander au responsable juridique ou des risques un tableau d’une page :

Où faisons-nous affaire? Règles IA applicables Système concerné Écart à corriger
Québec Québec/Canada IA RH Aucun
UE AI Act IA clientèle Documentation à compléter
États-Unis État/fédéral Marketing À surveiller

Le conseil n’a pas à apprendre les centaines de pages de réglementation. Quelqu’un doit cependant savoir lesquelles s’appliquent.


5. Québec : une expérience intéressante de gouvernance de l’IA dans le secteur public

La dissolution de l’Assemblée nationale le 27 août suspend les nouveaux travaux législatifs québécois jusqu’à l’élection du 5 octobre, mais les règles administratives existantes concernant l’IA demeurent applicables. Une analyse du Cercle de gouvernance de l’IA souligne notamment que les organismes publics doivent déjà déclarer leurs projets et actifs informationnels en IA. (Cercle de Gouvernance de l’IA)

Le portrait disponible est impressionnant : 258 initiatives d’IA dans 83 organismes publics, contre 168 initiatives dans 65 organismes auparavant — une augmentation de 54 %. Les usages les plus nombreux concernent l’aide à la décision et la prédiction, les assistants conversationnels et l’automatisation. (Cercle de Gouvernance de l’IA)

Principaux enjeux. Inventaire, traçabilité, responsabilité, prolifération des projets et capacité de surveiller un portefeuille qui grossit rapidement.

Pourquoi cela importe aux CA privés et aux OBNL. Voilà précisément un exemple concret de la fameuse « vue consolidée des systèmes d’IA » dont nous avons parlé récemment.

Québec demande en substance à ses organismes :

Qu’avez-vous? Où? Pour quoi faire?

Une entreprise peut parfaitement reprendre cette logique sans aucune sophistication informatique.

Action concrète : une fois par année, envoyer à chaque direction un formulaire de cinq questions :

  1. Quel outil d’IA utilisez-vous?
  2. Pour quelle tâche?
  3. Quelles données lui confiez-vous?
  4. Influence-t-il une décision concernant une personne, un client ou un employé?
  5. Qui en est responsable?

En rassemblant les réponses dans Excel, vous venez de créer votre premier registre de gouvernance de l’IA. Nul besoin de commander immédiatement un logiciel à 100 000 $.


Le conseil pratique que je retiens cette semaine

Les nouvelles de la CIBC et l’analyse de Fasken se rejoignent admirablement.

La bonne question n’est probablement plus :

« Avons-nous un expert en IA au conseil? »

mais :

« Notre conseil possède-t-il collectivement la compétence nécessaire pour comprendre le système de gouvernance entourant l’IA et exiger des preuves qu’il fonctionne? »

Cela distingue deux responsabilités.

Le CA doit comprendre suffisamment pour questionner. La direction doit connaître suffisamment précisément pour répondre.

Et lorsqu’elle répond : « Ne vous inquiétez pas, notre fournisseur nous assure que son IA est sécuritaire », la conversation ne fait que commencer.